Le 5 octobre 2026, Basware a finalisé le rachat de Trustpair, l'éditeur parisien spécialisé dans la vérification des coordonnées bancaires des fournisseurs. L'accord avait été annoncé le 26 août et le montant n'a pas été communiqué. Sur le papier, l'opération ressemble à une consolidation de plus dans la finance fournisseurs. Elle pose pourtant une question très concrète pour une PME ou une ETI qui vient de basculer sur la facture électronique : qui vérifie que l'argent part vers le bon compte ?
Deux briques qui ne se parlaient pas
Basware traite le cycle de la facture fournisseur : réception, rapprochement, validation. Trustpair travaille en aval, au moment du paiement. Son outil contrôle l'identité du fournisseur et la titularité du compte bancaire à l'entrée en relation, surveille les changements de coordonnées et vérifie les fichiers de paiement avant l'envoi des fonds, selon la description qu'en fait Forrester1.
Le PDG de Basware, Jason Kurtz, résume le problème en une phrase reprise par plusieurs médias : une équipe finance peut tout faire correctement sur la facture et envoyer quand même l'argent sur le mauvais compte. Les deux sociétés présentent leur combinaison comme la première « assurance du cycle de vie de la facture » de bout en bout. Ce qualificatif relève du discours commercial, et aucun tiers ne l'a validé à ce jour.
Quelques éléments chiffrés circulent dans la presse spécialisée. Il s'agit de données communiquées par les entreprises elles-mêmes :
| Élément | Chiffre déclaré | Origine |
|---|---|---|
| Clients de Trustpair | plus de 600 organisations | communiqué relayé par la presse |
| Factures traitées par Basware | plus de 2,5 milliards | communiqué, repris par Forrester |
| Fournisseurs dans le réseau Basware | plus de 20 millions | communiqué, repris par Forrester |
| Paires fournisseur / compte validées par Trustpair | plus de 10 millions | Forrester |
Trustpair continuera d'opérer de manière autonome, avec son équipe, sa plateforme, ses contrats et ses intégrations existantes (SAP, Oracle, Coupa, Kyriba, entre autres). Un client n'a donc pas besoin d'utiliser Basware pour conserver Trustpair. L'exploitation croisée des données des deux sociétés est présentée par certains observateurs comme une perspective à plus long terme, et non comme une fonctionnalité disponible aujourd'hui.
La facture électronique ne vérifie pas le RIB
C'est le point que beaucoup de dirigeants de PME sous-estiment. Depuis le 1er septembre 2026, toutes les entreprises assujetties à la TVA en France doivent pouvoir recevoir des factures électroniques via une plateforme agréée, et les grandes entreprises et ETI doivent déjà en émettre2. Les PME et TPE suivront pour l'émission au 1er septembre 2027.
La réforme fiabilise le format, la transmission et l'identité de l'émetteur via son SIREN. Elle ne garantit pas que l'IBAN porté par une facture, ou envoyé par courriel la semaine suivante, appartient bien au fournisseur. La fraude au faux fournisseur exploite précisément cet écart : la facture est authentique, seul le compte de destination a changé.
L'ampleur du phénomène est difficile à mesurer avec précision. Une étude conduite par Société Générale et Trustpair, citée par DAF-Mag, indique que 95 % des entreprises interrogées ont subi au moins une tentative de fraude par changement de coordonnées bancaires sur douze mois. Nous n'avons pas pu consulter le document original, et l'auteur de l'étude est aussi vendeur de la solution, ce qui invite à lire ce chiffre comme un ordre de grandeur. Du côté des analystes, Forrester rapporte que 77 % des professionnels de la fraude constatent une hausse de l'ingénierie sociale par deepfake sur deux ans, alors que seuls 7 % jugent leur organisation plus que modérément préparée3.
Ce que le marché SaaS nous dit
L'opération s'inscrit dans un mouvement que nous observons depuis plusieurs mois : les éditeurs de la chaîne procure-to-pay cherchent à couvrir l'ensemble du flux, de la commande au décaissement. Un acheteur qui choisit un outil de traitement des factures se voit désormais proposer le contrôle des paiements dans le même contrat, ou au moins chez le même groupe.
Pour une ETI, cela simplifie le nombre d'interlocuteurs. Cela crée aussi une dépendance supplémentaire, car la brique antifraude devient la propriété d'un acteur dont la feuille de route se décide ailleurs. Trustpair reste indépendant opérationnellement, mais les priorités d'investissement d'une filiale finissent généralement par s'aligner sur celles de la maison mère. Les clients actuels de Trustpair qui n'utilisent pas Basware ont intérêt à relire leurs clauses de réversibilité et de durée de support avant le prochain renouvellement.
Pour une PME, la question se pose autrement. Ces solutions visent surtout les grands comptes, et leur coût dépasse souvent ce qu'une structure de cinquante personnes peut engager sur ce seul risque. Le contrôle doit alors reposer sur l'ERP et sur la procédure interne.
Côté ERP, le minimum déjà disponible
Dans Odoo, les nouveaux comptes bancaires de partenaires sont considérés comme non fiables par défaut. L'option « Send Money » doit être activée manuellement pour marquer le compte comme fiable et autoriser les virements sortants, et la documentation officielle précise de ne le faire qu'après s'être assuré que l'information ne provient pas d'une tentative d'hameçonnage4. La liste des comptes peut être filtrée entre fiables et non fiables, ce qui permet une revue régulière.
Ce verrou ne vaut que par la procédure qui l'entoure. Nous recommandons de séparer les droits : la personne qui saisit un nouvel IBAN ne doit pas être celle qui le marque comme fiable. Le contre-appel au fournisseur doit se faire sur un numéro déjà connu, jamais sur celui figurant dans le courriel de changement. Enfin, il est utile de tracer chaque modification de compte bancaire et de la faire remonter dans une revue hebdomadaire, surtout dans les jours qui précèdent une campagne de paiement.
Notre lecture
Le rachat de Trustpair par Basware confirme une chose que les équipes finance constatent sur le terrain : la conformité de la facture et la sécurité du paiement sont deux sujets distincts. La réforme de la facture électronique a absorbé l'essentiel de l'attention et des budgets en 2026, et le contrôle des coordonnées bancaires est resté un angle mort dans beaucoup d'entreprises que nous accompagnons.
Pour une ETI qui utilise déjà Basware ou Trustpair, l'opération mérite surtout un suivi contractuel attentif. Pour une PME sous Odoo, elle rappelle que l'outil fournit déjà un garde-fou simple, à condition de l'activer avec une vraie séparation des rôles. Une solution spécialisée devient pertinente quand le volume de fournisseurs rend la vérification manuelle irréaliste.
Sources
- Forrester, Basware's Trustpair Acquisition Extends B2B Fraud Management Coverage : https://www.forrester.com/blogs/baswares-trustpair-acquisition-extends-b2b-fraud-management-coverage/
- Basware, Basware Signs Agreement to Acquire Trustpair : https://news.basware.com/en/basware-signs-agreement-to-acquire-trustpair
- Yahoo Finance, Basware Completes Acquisition of Trustpair, Strengthening Financial Integrity from Invoice to Payment : https://finance.yahoo.com/technology/articles/basware-completes-acquisition-trustpair-strengthening-091000466.html
- Finovate, Basware to Acquire Trustpair for Undisclosed Amount : https://finovate.com/basware-to-acquire-trustpair-for-undisclosed-amount/
- DAF-Mag, Comment protéger son entreprise contre la fraude financière en 2026 : https://www.daf-mag.fr/risques-1241/cyber-climat-2123/comment-proteger-son-entreprise-contre-la-fraude-financiere-en-2026-25946
- Keobiz, Obligation de facturation électronique : https://www.keobiz.fr/le-mag/obligation-facturation-electronique/
- Odoo, documentation Batch payments (19.0) : https://www.odoo.com/documentation/19.0/applications/finance/accounting/payments/batch.html
Footnotes
-
Forrester, « Basware's Trustpair Acquisition Extends B2B Fraud Management Coverage », billet d'analyse publié après l'annonce de l'accord. ↩
-
Calendrier issu de la réforme de la facturation électronique, tel que présenté par Keobiz. Le texte de référence reste celui publié sur impots.gouv.fr. ↩
-
Chiffres d'enquête cités par Forrester dans le même billet. Le périmètre exact de l'échantillon n'est pas détaillé dans l'extrait consulté. ↩
-
Documentation Odoo, page « Batch payments », versions 19.0 et master. ↩