Marché SaaS

Cloud souverain : les alternatives européennes gagnent du terrain

AWS, Azure et Google tiennent encore 70 % du cloud européen. Mais les chiffres bougent. Entre l'effet Data Act, les tensions géopolitiques et la maturité croissante d'acteurs comme OVHcloud ou Scaleway, quelque chose est en train de changer.

Hier, la DINUM publiait son bilan annuel de la doctrine « Cloud au centre » lors de la journée L'État dans le nuage. Le chiffre central : 84 millions d'euros de commandes sur le marché interministériel « Nuage Public » en 2025, en hausse de 62 % par rapport à 2024. Et 70 % de ces commandes ont été fléchées vers des fournisseurs européens — 99 % sur le seul périmètre de l'État1.

Ce n'est pas une anecdote. C'est peut-être le signal le plus concret que le cloud souverain sort enfin de la rhétorique pour entrer dans les faits.

La domination américaine, un fait structurel

AWS, Microsoft Azure et Google Cloud captent encore aujourd'hui environ 70 % du marché cloud européen2. La part des acteurs européens, elle, est passée de 29 % en 2017 à environ 15 % en 2022 — et stagne depuis3. Les hyperscalers investissent chacun entre 75 et 100 milliards de dollars dans leurs infrastructures en 20252, un volume que les acteurs européens ne peuvent structurellement pas atteindre.

Cette domination a une racine simple : les hyperscalers sont arrivés les premiers, ont standardisé les outils, formé les ingénieurs, imposé leurs API. Migrer hors de cet écosystème a un coût réel — en temps, en compétences, en risque d'interruption.

Le problème juridique s'est lui aussi imposé progressivement. Le Cloud Act américain permet aux autorités américaines d'accéder aux données détenues par des entreprises américaines, y compris quand ces données sont stockées physiquement en Europe. En juin 2025, un représentant de Microsoft a reconnu devant le Sénat français ne pas pouvoir garantir la souveraineté des données en Europe4. Ce n'est pas une surprise — c'est une confirmation publique.

Ce qui change en 2026

Trois facteurs font bouger les lignes cette année.

Le Data Act entre pleinement en vigueur. Les dispositions sur la portabilité des données cloud s'appliquent à partir de septembre 2026. Les analystes estiment que 5 à 10 % des workloads européens actuellement chez les hyperscalers américains pourraient être concernés dès la première année5. Ce n'est pas une migration massive — mais c'est un flux nouveau vers des acteurs souverains.

Les certifications SecNumCloud s'élargissent. Fin 2025, S3NS (Thales / Google) a obtenu la qualification SecNumCloud pour son offre PREMI3NS1. Scaleway et OVHcloud ont des processus de certification en cours. NumSpot, issu du consortium Docaposte / Dassault Systèmes / Bouygues Telecom / Banque des Territoires, a passé la première étape du visa6. L'accélération est réelle.

Les tensions géopolitiques font de la souveraineté un argument commercial. La guerre en Ukraine, les tensions commerciales avec Washington et la politique de Donald Trump ont transformé le sujet de niche en priorité stratégique pour des DSI qui n'y pensaient pas il y a deux ans.

Les acteurs français : un écosystème en train de mûrir

OVHcloud reste le leader français avec environ 45 % de parts de marché sur le cloud souverain français, et un chiffre d'affaires de 1,1 milliard d'euros en 20257. C'est aussi le seul acteur du périmètre à disposer d'une vraie présence internationale (43 datacenters sur plusieurs continents). Le catalogue est large — IaaS, cloud privé managé, bare metal — et couvre désormais des GPU certifiés SecNumCloud.

Scaleway, filiale d'Iliad, se positionne différemment : plus focalisé, plus DevOps, avec un discours qui assume la limite de son catalogue. Son CEO, Damien Lucas, l'affirme sans détour : Scaleway couvre environ 85 % des usages avec 30 % des services d'AWS8. L'avantage sur OVHcloud sur la couche logicielle : pas de dépendance à VMware, pas de technologie américaine sous-jacente.

NumSpot est encore en phase de construction, mais son positionnement cible les marchés publics et les secteurs régulés (santé, finance, collectivités). Sa croissance de 120 % en 2025 reflète le démarrage, pas encore la maturité7. Les profils recrutés — venus d'OVH, de Scaleway, de Société Générale — indiquent une montée en puissance organisée6.

Le cas Bleu (Orange / Capgemini / Microsoft Azure) et S3NS (Thales / Google) est plus complexe. Ces structures de droit français, à gouvernance française, reposent sur des technologies américaines sous licence. Elles offrent une souveraineté juridique — pas une souveraineté technique4. Pour les organisations qui veulent les deux, la distinction reste structurante.

Ce que ça change pour les équipes qui construisent du SaaS

Pour les fondateurs et CTOs qui développent des produits en France, la question du choix d'infrastructure devient plus fine qu'elle ne l'était.

Vercel et Render restent des choix par défaut pour la vitesse. Ils sont américains, soumis au Cloud Act, et pour la grande majorité des usages B2B, ça ne pose pas de problème réel. Mais si votre SaaS s'adresse au secteur public, à la santé, aux finances ou à des clients dont les données sont sensibles, la certification SecNumCloud de votre infrastructure peut devenir un critère de vente — ou d'exclusion.

Scaleway propose aujourd'hui une stack compatible avec ce que la plupart des équipes utilisent déjà : instances Kubernetes managées, stockage objet S3-compatible, fonctions serverless, bases managées PostgreSQL. Le delta avec AWS reste réel, mais il s'est réduit. Pour un SaaS B2B ciblant les marchés régulés, l'écart de complexité vaut souvent moins que le gain commercial.

C'est une variable qu'on intègre de plus en plus tôt dans notre méthode chez NXL Forge — non pas par réflexe souverainiste, mais parce que l'infrastructure d'hébergement peut bloquer ou débloquer un appel d'offres.

Les limites honnêtes

Le cloud souverain européen a un problème réel : l'écosystème. Les marketplaces d'AWS et Azure proposent des milliers de services et d'intégrations tierces. Scaleway et OVHcloud en proposent une fraction. La base d'ingénieurs certifiés sur ces plateformes est incomparablement plus réduite.

Le risque geopolitique de 2026 ne gomme pas ce delta fonctionnel. Il change simplement le calcul pour certains cas d'usage. La vraie question n'est pas « cloud américain ou cloud souverain » — c'est « pour quel périmètre de workloads est-ce que la souveraineté change réellement quelque chose pour mon business ? ».

La réponse varie selon les secteurs, les clients, et les données traitées. Ce qui est sûr : le marché européen des clouds souverains pèse désormais 12,4 milliards d'euros en 2026, en croissance de 34 %7. La masse critique commence à exister.


Footnotes

  1. "L'État accélère sa transition vers le cloud et se tourne vers les offres européennes souveraines"numerique.gouv.fr / DINUM, 24 mars 2026. "84 millions d'euros de commandes sur Nuage Public dont 70% vers des fournisseurs européens." Lire le communiqué 2

  2. "Cloud souverain : l'Europe tente de sortir de son hyper-dépendance aux solutions américaines"Siècle Digital, 16 octobre 2025. "Ces trois géants contrôlent aujourd'hui plus de 70 % du cloud européen." Lire l'article 2

  3. "Les pièges du cloud souverain en Europe et comment y remédier"Sardina Systems, 24 mars 2026. "La part de marché des fournisseurs de cloud européens est passée de 29 % en 2017 à 15 % en 2022." Lire l'article

  4. "Le cloud souverain à la française : Clever Cloud, OVHcloud, Scaleway et 3DS Outscale"SoftFluent, mars 2026. "Un représentant de Microsoft a reconnu ne pas pouvoir garantir la souveraineté des données en Europe." Lire l'article 2

  5. "Souveraineté Numérique France 2026 : Cloud Souverain Visio"Tech-Insider, 18 mars 2026. "Les analystes prévoient que 5 à 10 % des workloads européens actuellement sur AWS, Azure ou GCP pourraient être concernés dès la première année." Lire l'article

  6. "Cloud souverain : NumSpot attire des profils stratégiques issus d'OVH, Google Cloud et Scaleway"Usine Digitale, 15 septembre 2025. Lire l'article 2

  7. "Cloud Souverain vs Cloud Public 2026 : Comparatif Définitif"Tech-Insider, 20 mars 2026. "Le marché du cloud souverain européen représente désormais 12,4 milliards d'euros en 2026, en croissance de 34 %." Lire l'article 2 3

  8. "Des clouds souverains, mais avec une palette de services plus réduite"Le Monde Informatique. "J'estime que nous sommes à environ 30 % de ce que possède AWS en termes de services, cela nous permet quand même de couvrir près de 85 % des usages." Lire l'article

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